Photographies extraites de "De long en large Ladakh" par Jean Mansion - édition Findakly. Copyright Lise Mansion

IMG 20220421 142240Commentaire sur l'introduction " Des masques redécouverts "

Rédigée par Marc Petit dans le catalogue Guidebook of Nepalese Masks de Frédéric Rond.

La publication de Frédéric Rond, tout à fait remarquable par l'abondance des représentations, fera date dans l'étude des masques du Népal. Il est regrettable que le projet de David C. Andolfatto de faire une étude sur la nature des bois utilisés, mise en parallèle avec les répartitions forestières himalayennes, n'ait pas été accepté. Il aurait permis d'affiner des localisations des masques reproduits et d'apporter une réponse scientifique à ces répartitions. Un certain manque de rigueur ressort cependant dans l'introduction de Marc Petit.

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– « Apparus dès la fin des années 1970, dans les bagages de quelques voyageurs aventureux, au premier rang desquels il faut citer le Français Eric Chazot, ces masques ne suscitèrent d'abord que doute et étonnement ». Il y a eu beaucoup d'autres voyageurs aventureux qui auraient mérité d'être cités : Piero Morandi, Renzo Freschi ...

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– « La donation, une première en France et dans le monde, au musée du quai Branly, de 25 masques issus de la collection de l'auteur de ces lignes, suivie de leur exposition ... ». Mon ego se désintéresse de savoir si je suis le premier donateur en France et dans le monde mais… La première donation, à ma connaissance, dans un musée de masque himalayen, contrairement à
l'affirmation de Marc Petit, remonte à 1990, donation que j'ai faite à l'époque au musée de l'Homme, masque maintenant au musée du quai Branly. (N° inventaire : 71.1990.121.1). Elle sera suivie d’un certain nombre d'autres donations, en particulier au musée de la Castre à Cannes, au musée des Confluences à Lyon, à la FAAB, à la Fondation Taragaon … Bien évidemment, si c'est centré sur le chiffre 25, c'est une première ! Bien avant l'exposition de sa donation au musée du quai Branly en 2010, qu'il indique comme importante pour la reconnaissance de cet art, d'autres expositions marquantes avaient été faites. Celle de 1989 au Studio 6 à la Défense, cataloguée, « Masques de l'Himalaya du primitif au classique » a été remontée au musée de la Castre à Cannes en 1991. Il est à noter en ce qui concerne ce musée, maintenant appelé Musée des Explorations du Monde, qu'il est le seul en France, et probablement en Europe à consacrer une salle aux masques et objets chamaniques himalayens. N'oublions pas non plus l'exposition itinérante de la Smithsonian Institution Travelling Exhibition Service de Washington « Facing the Gods – Ritual masks of the Himalayas » qui sillonna les États-Unis et le Canada dès 1991 durant trois ans. Ni l'exposition en 2009 Masques de l'Himalaya à la Fondation Bernard et Caroline de Watteville à Martigny en Suisse, cataloguée, qui a été primée par l'UNESCO.

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Page 13 - « Le cas des masques de chamanes est l'objet d'un débat. Leur utilisation lors de cures a été attestée, mais jamais documentée dans la littérature ethnologique. Cependant, cet usage est rapporté dans la tradition orale (Petit et Lequindre, 2009) ». Encore faut-il que la tradition orale soit issue de sources crédibles, car dire que l'utilisation de masques par les chamanes a été attestée reste très contestable et contestée. L'exemple, souvent cité par Marc Petit, semble être le fruit de bidouillages pour justifier leur utilisation. Il faudrait que l'on m'explique comment une princesse Sherpa (il y a des princesses Sherpa ?) - définition de princesse : « Princesse est un titre attribué soit à l'épouse d'un prince, soit à la fille d'un roi ou d'un autre souverain régnant, soit à une femme souveraine d'une principauté ») comme présentée par Marc Petit lors du colloque de 2007 « Colloque International sur les masques et arts tribaux de l'Himalaya » au musée Cernuschi, épouse d'un Français, peut-être la sœur d'un Chetri (comme indiqué page 30 dans Népal – Chamanisme et sculpture tribale).

Les marchands népalais se sont très rapidement rendus compte que le fait d'attribuer le terme de chamanique à un masque était vendeur. Ils ont usé et abusé de cette possibilité. Un certain nombre de courtiers et marchands peu scrupuleux se sont engouffrés dans la brèche pour abuser les naïfs, trop heureux de pouvoir faire des rapprochements avec les chamanes de Sibérie, étayant ainsi leurs concepts conçus dans leur univers parisien. C'est évidemment plus confortable que d'aller étudier le problème in situ. Tous les ethnologues qui ont travaillé sur les rituels chamaniques au Népal sont unanimes : les chamans népalais n'utilisent pas de masque durant leurs rituels.

Ce qui ne veut pas dire qu'ils n'utilisent pas de masques dans d'autres circonstances : fêtes, vénération d'ancêtres... Mais le contexte en est totalement différent. Marc Petit lors de son intervention de 2007 disait que le statut de « princesse Sherpa » leur donnait, à elle et son conjoint, accès à des rituels « très secrets ».

Les rituels chamaniques sont très ouverts et les témoignages de gens y ayant assisté sont nombreux. Je ne parle, bien sûr, que des vrais rituels, pas ceux effectués par les « chicken shamans » appellations données par les Népalais, par dérision, aux comédiens ou danseurs effectuant des pantomimes de rituels « chamaniques » pour touristes, personnes friandes d' « exotisme » ou photographes avides de clichés « typiques » faisant fi de l'authenticité.

La description de ce prétendu rituel, avec un chamane à robe blanche qui semble bien être un Tamang, semble donc plus qu'improbable. Je ne vois pas, d'ailleurs, en quoi le fait d'être une « princesse Sherpa » sœur d'un Chetri peut favoriser, à elle et à son conjoint, l'accès à ce type de rituel chez les Tamang.

Il serait intéressant de savoir sur quelles bases il peut écrire que l'usage chamanique du masque est une réalité ou l'a été jusqu'à une date relativement récente. Les nombreux chercheurs, tel Michael Oppitz qui a étudié les Magars durant 30 ans, n'en ont jamais vu ni entendu parler.

Même si par certains aspects leurs travaux peuvent prêter à réserves, je préfère leurs travaux et informations de terrain que des interprétations « parisiennes ». Et se baser sur les travaux d'ethnologues ayant travaillé sur les pratiques sibériennes pour faire ce type de rapprochement semble assez manquer de cohérence. Les pratiques chamaniques sont très variées d'une région à l'autre et le masque est loin d'y être universel.

Cette obsession à vouloir défendre ce qui est à l'évidence une contre-vérité est pour le moins curieuse et ne relève en tout cas pas de l'ethnographie.

François Pannier
Paris le 19 avril 2022